Interview du Professeur Jean-Yves Hayez

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Annonce Interview du Professeur Jean-Yves Hayez

Message par kiko72 le Sam 1 Juil 2006 - 20:28

Interview du Professeur Jean-Yves Hayez
« En Belgique, il n’existe aucune politique de soins pour les délinquants sexuels ! »
Un entretien réalisé par Olivier Mukuna et publié dans le « Ciné-Télé-Revue » du 22 juin 2006
29 juin 2006 Rubrique:DROIT DE L’ENFANT
La disparition angoissante de Stacy et Nathalie et l’arrestation d’un suspect condamné pour faits de mœurs ont relancé la question du traitement des délinquants sexuels. Que faire de ces malades dont une partie récidivera ? Comment protéger les familles au moment où ceux-ci sortent de prison ? Faut-il se résoudre à utiliser la « castration chimique » pour les pédophiles ? Questions cruciales auxquelles répond sans détour le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez. Premier constat affligeant : la Belgique reste à la traîne pour le traitement psychologique et judiciaire des délinquants sexuels...

S’il faut évidemment respecter la présomption d’innocence du suspect arrêté dans le cadre de la disparition de Stacy et Nathalie, que pensez-vous du fait qu’une dizaine de délinquants sexuels connus vivent dans le quartier des petites disparues ?

C’est malheureusement classique. Pour reprendre une affaire connue de tous : Dutroux a été libéré quatre ou cinq ans après avoir violé plusieurs adolescentes. Dès sa sortie, il a recommencé en séquestrant cette fois ses victimes dont Julie et Mélissa. Avant que Derochette n’enlève et ne tue Loubna Benaïssa, il avait commis un viol sadique très vicieux d’un petit garçon. J’en ai eu connaissance parce que j’ai été désigné comme expert pour l’une de ses victimes. Derochette a été libéré après quelques années de prison et puis il a recommencé. La justice a estimé que ce type était irresponsable parce qu’il ne brillait pas par son intelligence, mais, selon moi, estimer qu’un attardé mental n’est pas responsable de ses actes, c’est un peu rapide. Pour revenir à l’actuelle disparition des deux fillettes liégeoises, je ne suis pas convaincu que le suspect arrêté ait fait le coup. Restons prudents en attendant les résultats de l’enquête judiciaire.

Quelles sont les différentes catégories de pédophiles ?

Dans les descriptions scientifiques, on retrouve souvent les quatre catégories suivantes : les immatures, les solitaires mal dans leur peau, les pervers et les psychopathes. Les premiers sont des gens accrochés à leur enfance, ils sont terriblement nostalgiques, peut-être parce qu’ils ont été trop mal-aimés par des parents troubles durant cette période. Ils ne désirent pas entretenir des relations sexuelles avec leur classe d’âge et vous disent qu’ils aiment les enfants. Ce qui n’est pas complètement faux : il y a chez eux de la tendresse, une volonté d’aimer et parfois, de la pédagogie. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas retenus par la barrière du sexe. Et ces immatures peuvent malheureusement être assez actifs. Sur une vie, ils peuvent « collectionner » une vingtaine d’enfants... La seconde catégorie de pédophiles, ce sont des solitaires qui éprouvent des sentiments d’infériorité. Ils doutent de leur valeur personnelle et compensent alors sur des enfants. Les pervers, eux, placent le désir de jouir au centre de leur vie. Ils sont constamment à la recherche de sensations sexuelles intenses qui passent par la destruction, la volonté de salir. Ces personnes utilisent l’enfant comme une « poupée sexuelle ». Ce que l’enfant souffre et endure ne les intéresse pas une seconde. A la différence des immatures et des solitaires, les pervers sont incapables d’aimer. Ce sont des drogués. Et une minorité de pervers sadiques peuvent aller jusqu’à tuer. Si on ne l’arrête pas, sur une vie, un pervers peut abuser plus de 200 enfants... Enfin, le psychopathe est ivre de sa toute-puissance. Il estime pouvoir faire tout ce qui lui plaît dans le domaine antisocial. Il connaît la loi, mais elle ne le concerne pas. En cela, il est semblable au pervers, mais il s’en distingue parce qu’il n’est pas obsédé par la jouissance sexuelle. Néanmoins, lorsqu’il est démangé par ses hormones, rien ne l’arrête ! Pour vivre et confirmer sa toute-puissance, le psychopathe se diversifie et s’attaquera aussi bien à une femme adulte, à un jeune homme, une adolescente ou à un enfant. En fait, il n’est pas obsédé par l’enfant, mais par la démonstration de sa force. Dès lors, sur une vie, le psychopathe aura violé trois ou quatre enfants ou parfois aucun.

Dans quelle catégorie les pédophiles sont-ils les plus nombreux ?

Les immatures. Ensuite, viennent les solitaires, les pervers et les psychopathes. Ces derniers, de par leurs caractéristiques, ne sont pas les pédophiles les plus fréquents. Il faut savoir que seule une minorité d’affaires de pédophilie sont finalement connues. Dans ces affaires dévoilées, on peut considérer qu’il y a entre 30 et 40 % de pervers et psychopathes.

Ceux-là sont les plus dangereux, ceux qui vont le plus loin...

Non, certains pervers sont aussi extrêmement dangereux. Dans ces deux catégories, il y a des gens qui peuvent tuer. Mais pour le pervers, deux motivations peuvent le pousser à l’assassinat. Soit pour éviter d’être arrêté soit parce que la torture et le meurtre font partie de sa jouissance. S’il tue, le psychopathe le fait uniquement pour ne pas être pris et continuer à vivre sa toute-puissance dans l’impunité.

Que faire de ces délinquants sexuels potentiellement meurtriers ? A l’instar de Derochette et de Dutroux, ne faudrait-il pas les enfermer à vie ?

Voilà plusieurs siècles qu’on en discute ! Quelle place réserver à ces gens qui sont profondément anormaux ? Faut-il les placer dans des asiles fermés - qu’on appelle de « Défense sociale » - ou en prison ? Selon les sociétés, les réponses fluctuent. Parfois, on les met à l’asile dont la peine d’enfermement n’est pas fixée dans le temps. Parfois, on les met en prison dont ils sortiront un jour. C’est un pari ! Scientifiques, médecins et philosophes peuvent en discuter à l’infini : on ne peut être certain que la prison sera plus efficace que l’asile et inversement. Au quotidien, ces gens ne sont pas fous et disposent d’une lucidité par rapport à la réalité. Ils réfléchissent, font des choix et programment leurs comportements, comme tout le monde. Ils connaissent les lois de leur pays et savent ce qui est permis et défendu. On peut donc dire qu’ils choisissent de faire ce qu’ils font. Ils ne sont pas emportés par des pulsions irrésistibles comme certains arriérés mentaux qui massacrent une personne dans une grande crise d’impulsivité. Lorsqu’ils vont vers un enfant, ils le choisissent librement. C’est là qu’ils sont tordus puisque leur connaissance intellectuelle ne les empêche pas de passer à l’acte. Même s’il y a des circonstances atténuantes liées à leur enfance et à leur vie, ils fonctionnent ainsi : ils connaissent la loi et l’emmerdent ! S’ils ne sont pas totalement responsables de la construction de leur psychologie - comme aucun de nous n’est totalement responsable de ce qu’il est -, ils sont néanmoins responsables de leur liberté. Ils sont responsables de renoncer ou non à des comportements déviants. Ils ont choisi de ne pas y renoncer !

Les citoyens ne peuvent pas s’en contenter et exigent, à juste titre, que les autorités les protègent de ces anormaux dangereux lorsque ceux-ci sont libérés ...

Il faut reconnaître qu’en Belgique, ce qu’on fait pour traiter ce problème, ce n’est pas grand-chose... En prison ou en Défense sociale, les soins psychothérapeutiques appliqués aux pédophiles ne constituent qu’un minimum comparé à ce qui se fait au Canada. Pays en pointe dans le traitement de la délinquance sexuelle. Nos soins sont aussi inférieurs à ce qui se pratique en France. En Belgique, en prison ou à l’asile, il y a une intensité de soins qui n’est pas disponible. On n’en fait pas assez. On n’a pas encore réfléchi en quoi devaient consister les soins et les programmes. Dès lors, on offre qu’une toute petite partie de ce qu’on devrait offrir.

Mais la Belgique n’est pas un pays du Tiers-monde : elle dispose de spécialistes scientifiques et de ressources financières pour attaquer sérieusement ce problème !

Non, il faut d’abord avouer qu’il n’y a pas beaucoup de grands spécialistes de la délinquance sexuelle chez nous. Il existe bien quelques hôpitaux un peu spécialisés dans le domaine, mais c’est insuffisant. Ensuite, après leur libération, si on impose parfois aux auteurs d’aller suivre une thérapie, les programmes de soins sont très peu intensifs. C’est bien simple : une politique de soins spécifiquement pensée pour les délinquants sexuels n’existe pas en Belgique. Secundo : les moyens financiers n’existent pas non plus. On aurait la plus belle des politiques de soins sur papier qu’on nous répondrait que notre pays n’en a pas les moyens. Tertio : ce n’est toujours pas considéré comme une priorité. Au Canada, les pédophiles suivent des programmes de traitement qui comprennent plusieurs heures par semaine. Ce n’est pas demain la veille qu’on aura un tel dispositif chez nous...

Après l’affaire Dutroux et les promesses d’améliorations annoncées ces dix dernières années, une telle situation vous paraît-elle scandaleuse ?

Il y a beaucoup de choses scandaleuses en Belgique. Les peines de prisons dont écopent les pédophiles, par exemple. Globalement, elles ne sont pas si lourdes que ça. Ces gens font beaucoup trop l’objet de libérations anticipatives et conditionnelles. Une situation impossible aux Etats-Unis. Dans ce pays, un gamin de 14 ans qui est condamné à trente ans de prison ferme pour viols, il les fera. Je me souviens d’une série télé américaine dans laquelle un avocat devait prester des heures de travail d’intérêt général parce qu’il avait été condamné pour consommation de cocaïne. On le voit en train de travailler à son bureau et, soudain, deux agents de probation font irruption. Ils ont un petit bocal avec eux et l’avocat est prié d’aller uriner dedans. Afin de voir s’il s’abstient bien de consommer de la drogue. Et si on en trouve, l’intéressé valsera pour trois à quatre ans en prison. Ça, c’est de la surveillance efficace. Croyez-vous que, chez nous, il existe un nombre suffisant d’inspecteurs qui ont épié discrètement deux ou trois heures de la vie d’un délinquant sexuel en liberté ?

Vous estimez qu’en matière de répression de la délinquance sexuelle, notre pays est trop laxiste ?

Le cas du parcours de Dutroux a démontré que nous restons trop angéliques. Après une série de viols d’adolescentes, il a écopé de quatre ou cinq ans. Après sa libération conditionnelle, il devait aller voir, une fois par mois, un vieux psychiatre de 80 ans à Bruxelles ... Etes-vous sûr que ce type de situation ne se répète plus ? Primo : on libère ces gens beaucoup trop tôt. Secundo : les soins pendant l’enfermement ainsi que la surveillance sociale après libération sont relativement dérisoires. Si les magistrats mettent effectivement des conditions à une libération, on entend régulièrement que les intéressés ne les respectent pas, que certains pédophiles reviennent habiter près de leurs victimes, etc. Pour les pervers et les psychopathes qui, libérés, restent des bombes à retardement, il faudrait une intensité dans la surveillance et une intransigeance dans la sanction. Aujourd’hui encore, cela n’existe pas. Moi qui travaille avec l’abus sexuel au quotidien, dans des affaires où les enfants ne disparaissent pas, je peux vous dire que l’affaire Dutroux n’a pas servi à grand-chose. Dans la prise en charge de l’abus sexuel, rien de significatif n’a changé. Cela a même tendance à régresser puisque la parole de l’enfant est davantage mise en doute suite aux affaires du Collège Saint-Pierre chez nous ou d’Outreau en France.

Que répondez-vous aux partisans de la « castration chimique » pour les pédophiles récidivistes ?

Il existe en effet des médicaments pour diminuer la libido. Et ceux-ci peuvent s’intégrer dans un programme de soins et de surveillance après traitement. Mais ces médicaments n’ont d’efficacité que si le patient est d’accord - à plus de 50% - de les prendre. S’il n’a pas cette volonté, soit il triche soit il ne les prend pas. Et même s’il les prend, cela ne change rien à l’idéation. Un vrai pervers sous médicaments aura des problèmes d’érection, mais il pourra quand même violer des enfants par d’autres moyens. Je n’aime pas beaucoup ce terme de « castration chimique ». En Belgique, on s’en tient à des médicaments et on respecte l’intégrité physique de la personne qui est un droit sacré. Si une telle mesure devait exister un jour, ce ne serait que sur une base volontariste, pour des cas extrêmes. Enfin, il ne faut pas mythifier ce que cela pourrait apporter. Tant qu’à faire, on peut aussi imaginer une castration classique. Dans les deux cas, après la destruction de ses organes sexuels, la personne continuera à penser et sera toujours susceptible d’abuser des enfants. Il n’y a pas de solutions magiques ! C’est un énorme problème de société où il n’existe pas de réponses radicales. Quand un pervers ou un psychopathe retrouve la liberté, même à plus de soixante ans, c’est une bombe à retardement qui ne va pas nécessairement exploser.

Il nous faut donc vivre avec ce risque ?

Pour augmenter les chances en faveur d’une protection des citoyens, nous devrions disposer d’un traitement après coup et d’une surveillance longue et qualifiée. Mais j’aimerais aussi ajouter quelque chose d’important : ces gens-là ne sont pas les seuls spécialistes du mal dans un monde d’anges. Le combat entre le mal et le bien est en chacun de nous. La tentation du mal existe pour les gens normaux. Alors, c’est un peu facile de faire de ces délinquants les boucs émissaires d’une fixation d’une société. Les pédophiles sont plus choquants parce qu’ils s’en prennent à nos enfants, mais, en termes de bien et de mal, les dégâts de certains sont aussi considérables. Pour moi, il n’y a pas beaucoup de différence entre un pédophile pervers et un conseil d’administration d’une certaine brasserie liégeoise qui a délocalisé sa production pour engranger encore plus de profits en créant la misère sociale, le non emploi, susceptibles de pousser des paumés à mal se conduire...

Comment expliquer aux enfants l’importance de se protéger s’ils croisent la route d’un délinquant sexuel ?

Il existe une série de techniques de sensibilisation. Il y a des vérités, des descriptions de danger qu’on peut raconter aux enfants sans les traumatiser. L’important est d’expliquer comment s’en protéger. Lui dire : « Tu sais, il y a des adultes méchants qui sont zinzins dans leur tête et veulent jouer avec le zizi des enfants. C’est interdit et si tu en rencontres un, tu dois t’enfuir et appeler au secours ». En s’adaptant à la réalité de l’enfant, il est toujours possible de dire des choses qui le rendent lucide. Bien sûr, ces techniques ont leurs limites. Rappelez-vous comment Fourniret a eu la peau d’Elisabeth Brichet. Il était dans une voiture accompagné de sa femme et d’un bébé. Ils ont attiré l’attention d’Elizabeth en lui disant : « Notre bébé est malade. S’il te plaît, monte dans la voiture pour nous indiquer la maison d’un docteur » ...


Photo de Jean-Yves Hayez, source : http://membres.multimania.fr/jeanyveshayez/1present.htm
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Message par kiko72 le Sam 1 Juil 2006 - 20:29

Pardon aux administrateurs j ai oublié de redimensionner la photo et je ne sais pas éditer pour corriger.
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Message par luc le Dim 2 Juil 2006 - 11:08

fameux l'article ......
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